J’ai avalé mon histoire comme j’ai mangé la tienne, Poète, Sculpteur ou Peintre d’éternité au présent… Quel repas, dis-tu, avons-nous partagé ? À quand, et avec qui , le prochain ? On verra... On lira ... | Marie-Thérèse PEYRIN - Janvier 2015

Echo à quelqu'un (e)

ETAT DES YEUX | Janvier 2022 | Les marelles englouties de Marie-Ange

 

 

Lyon le Jeudi  20 Janvier 2022

 

A qui dire mes songes au goût de sel ?

Marie.Ange Sebasti, Comme un chant vers le seuil

 

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Très chère Marie-Ange,

Tu allais fêter ton anniversaire en famille, ta 78 ème bougie... je ne sais trop comment, tu ne mangeais plus ou presque ...  Tu vivais d'amour fort et de l 'eau au robinet ou peut - être en bouteille, ça ne change pas grand chose, mais ce devait être ennuyeux et en très petite quantité. J'ai tout imaginé concernant tes problèmes. Pas besoin d'un dessin ou d'un argumentaire. J'ai préféré de loin ta version subtilement rageuse, courageuse accomplie. Car tu les décrivais tous  un par un,  ces phénomènes hostiles, ces envahisseurs éhontés, extrêmement contrariants, tu les mentionnais avec agacement, comme on peut évoquer un paysage moche et menaçant où l'on se sent parfaitement étranger et sans sécurité. Faible de fait, tu souriais quand même, altière passagère du moment, au beau milieu des infirmières, et de tout leur fourbi effarant.

Tu m'as raconté ton bon Guillaume, ton ancien étudiant, l'Oasis de ton enfer sur terre avec vos ultimes traductions communes volées à  la détresse .

J'ai vu que tu parlais  avec  tendresse de tes poèmes en panade, tu regardais ton carnet bien présent... J'y mets tout, disais-tu,  mais je n'arrive plus à retranscrire. Je suis trop épuisée...  Puis-je t'aider ?

Tu aimais les visites, te faisais un devoir de les honorer sans toujours être en état de le faire, elles étaient filtrées par ton doux cerbère-aidant-de-camp, fidèle chevalier servant si riche de ses mots murmurés, de ses gestes incrustés dans une attention permanente. Un homme tendre.

 Tenir bon, tenir salon était le seul moyen  de répéter ta question inaugurale, à certains arrivants  : Est-ce que tu me reconnais ? Ta voix  alors se faisait plus anxieuse, légèrement implorante. Tu attendais la réponse immédiate, comme pour soulever, sans aucun délai, la moindre parcelle d'insincérité.

Soutenir ton regard n'était pas simple, et nous avions le souci  de ne pas en rajouter ou en larmoyer.

J'ai voulu vivre face à toi, même fugacement et tardivement, les sensations de qui se penche d'amble et sans trembler, au bord du précipice.

Je tenais ton regard comme on tient la main d'un enfant pour ne pas le laisser faire un faux pas intempestif. Je sentais bêtement que nous en étions capables, qu'ensemble nous redevenions à la fois téméraires et lucides. Je n'ai donc rien esquivé, d'autres ont fait de même, longuement, je le sais, autour de toi.  Je n'ai pas menti, oui, d'autres ont fait de même, parmi tes proches et tes ami.e.s. Je ne le regrette pas.

Nous nous sommes tant aimées en Poémie Amie... Ce beau pays des Rencontres langagières et amicales.

J'ai commenté, questionnné ta maladie, j'ai affronté les mots présents dans ta bouche et dans ta voix intacte. Six mois d'épreuve à compiler, pour toi, sans aucun répit, sans aucun espoir de guérison. J'ai porté secrètement ta douleur. Ta souffrance physique et morale, ta fatigue monumentale qui ont concassé ton corps, lançant partout des flèches vives et des poisons violents.

Mais tu étais chez toi, dans tes murs familiers, fermement arrimée à ta vie habituelle, à ton amour vivant, sans faille ni  la  moindre ébréchure.

Tu as lutté au mieux, dans ce cocon ancien, tissé par un très long, très beau, compagnonnage.

A peine quelques jours de séparation, pour vous deux, deux êtres fusionnels, s'il en est. Vous avez résisté ensemble jusqu'au bout de la catastrophe. A bout de force, tu as soudain lâché la rampe.  Presque rendormie déjà, en tout cas, les yeux clos par les secousses ambulancières, tu as quitté sans un mot de trop, ton bonheur. Fidèle à ta concision, secrète, discrète...

Attendant, depuis des mois, le soleil des grands départs, tu n'as pas cette fois  dévié ton cap,je l'ai vu  insulaire. 

Regarde, Marie-Ange,  dit ton père, réveille-toi, on voit la Corse !

Tu m'as reçue, cette dernière et belle fois, dans ce petit salon étroit en long, comme un couloir art-déco, près du secrétaire style empire de ta chère mère, bien en face des photos de famille que nous avons commentées : toi sur les genoux maternels, sur un balcon, rue Franklin,d'autres encore aussi belles, mais celle-ci la plus vibrante, la plus actuelle, la plus incomparable. Pièce unique, le début d'un amour vital, une retrouvaille qui m'a paru imminente... On ne l'a pas dit ainsi.

On aurait pu remonter le temps.

Tu as voulu me faire plaisir, et bonne figure mais tu n'as même pas touché au thé délicatement servi par ton compagnon de route et de déroute.  La rondelle de citron  silencieuse et penaude  est restée à plat, au fond de la tasse... On a dit qu'on se reverrait  pour parler poèmes, d'ailleurs on en a lu, les tiens, et en te quittant, on souriait, car  je t'ai traitée de... Françoise Sagan ! ... ce à cause de ton profil aquilin involontaire et de ta coiffure ressemblante... Bonsoir Tristesse... C'était prémonitoire... On a fait comme si de rien n'était. 

Aujourd'hui, je te pleure en sourdine, mon Amie.

Tu nous as laissé tes poèmes. Je t'aime,

Marie-Ange, moi aussi...

 

 

Marie-Th. Web Causeuse,

comme toi, comme toi...

à qui je parle tout bas...

en pensant à  quoi ?  

 

 

Prends donc

ton vol

au dessus des arbres

 

 

Va !  Viens  donc...

rejoindre

ton maquis 

 

tutoyer 

l' asphodèle

 

Prends appui

sur le sable

où les dunes 

s'activent

 

réécrivant

ton nom

en lettres

de baptême 

 

Tu peux dormir

tranquille

la mer les  bénira

 

Nous te suivrons

d'ici

sans oubli 

 

en confiance

 

scrutant 

ta trajectoire

 

sensationnelle

au levant

 

petit point

lumineux

aux doigts

exubérants

 

tenant pour

nous

profanes

indélébiles

et fiers

 

un poème

inédit 

 

venu

de loin

 

venu

de toi 

 

protégé

dans

sa main 

*

 


ETAT DE LA VOIX | Juin 2022| Ecouter Bruno Podalydès et/ou Liliane Giraudon| en regardant (sans son) Marina Abramović et Ulay | Juin 2022

D'une voix à l'autre... D'un regard à l'autre...

D'un corps à l'autre...

Source : Maison de la Poésie  :

1|Rencontre animée par Marie-Madeleine Rigopoulos « Un homme n’est pas tout à fait un homme, ni une femme tout à fait une femme. Les sexes ne sont pas des camps, ni des rives opposées. Les sexes passent l’un au travers de l’autre dans une nuit où les corps échappent aux attributs censés répartir les forces, les symboles, les fonctions ou les rôles. Dans La Nuit des rois, Shakespeare célèbre la nuit carnavalesque des grands retournements. Toutes les évidences tombent. Surgissent d’autres vérités dont l’éclat trouble les miroirs. Hantise des puritains : que tout se réunisse, se mêle, se confonde, s’inverse. » Denis Podalydès

2|Source Jean-Paul HIRCH : Liliane Giraudon Polyphonie Penthésilée - éditions P.O.L - où Liliane Giraudon tente de dire de quoi et comment est composé son nouveau livre "Polyphonie Penthésilée" et où il est notamment question de poésie et de prose, de politique et de genre, de "Romances sans paroles" de Paul Verlaine et d’Arthur Rimbaud, du corps des femmes et d'écriture, de Nanni Balestrini et de téléphone, d'amazones et de cancer du sein, d'Anni Albers et d’Afghanistan, du Poème et de dessins, de Jean-Jacques Viton et de Henri Deluy, à l’occasion de la parution aux éditions P.O.L de "Polyphonie Penthésilée", à Paris le 18 novembre 2021 "elles guerroient les amazones dans leurs petites armures peintes"

        Source TdF Angèle PAOLI  : Polyphonie Penthésilée

3|Source MAC Lyon : En 1986, le Musée d’art contemporain de Lyon invite les pionniers de la performance que sont Marina Abramović et Frank Uwe Laysiepen, dit Ulay. C’est l’opportunité pour les deux artistes de montrer et achever le cycle de performances par lequel ils se font particulièrement remarquer et connaissent une reconnaissance internationale : Nightsea Crossing. 

 

        Source : AMELIE MAISON D'ART  galerie d'aujourd'hui

En 2010, Marina Abramović est au coeur d’une importante rétrospective que lui consacre le MoMa à New York. C’est l’occasion pour elle d’imaginer et de créer une nouvelle performance solitaire intitulée The Artist is present. Immobile, assise à une table et Marina Abramović invite le public à s'asseoir face à elle et à soutenir son regard. L’artiste reste assise 736 heures et 30 minutes, un exploit d’endurance physique et mentale. Voyant passer devant elle près de 750 000 personnes, elle demeure impassible tout au long de la performance, jusqu’à ce que son grand amour de jeunesse, Ulay, qu’elle n’a pas vu depuis plus de vingt ans, prenne place face à elle… En pleurs mais obligés de garder le silence, ils ne peuvent s’empêcher de se rapprocher pour se tenir les mains, mettant quelques instants la performance de côté. Un moment d’émotion intense, où l’imprévu de la vie prend le dessus sur la performance artistique. Peut-être l’un des instants les plus émouvants de l’histoire de l’art contemporain et conceptuel. Voici la vidéo, on vous laisse juger par vous-mêmes :

 


ETAT DES YEUX | Mai 2021| L'écriture au présent

 

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" Quelqu'un qui n'est pas moi attend de moi un geste silencieux..."
" Dire n'est pas un geste suffisant pour toucher le fond... "
" Maintenant la main cherche à tâtons une page habitable..."
" Déjà plus est aussi redoutable que pas encore..."
 
Bernard Noël à Laversine avec Mathias Pérez, Ce jardin d'encre
 
 
 
 
 
 
 
Se remettre devant l'assiette et attendre. L'écriture vient du quotidien. Pas la peine de ramener le tumulte là où l'on ne peut pas le contenir. Ne pas chercher ailleurs . Reprendre les mots un à un pour les incorporer. Les garder à l'abri le temps nécessaire. Écrire c'est respirer, c'est avaler et exhaler du sens. Rien n'est simple. Je regarde les petits morceaux de fraises dans leur jus, les feuilles de menthe ne sont pas là par hasard. Elles infusent. Il faut du temps pour installer une saveur, pour la reconnaître. Dans l'écriture c'est pareil.
 
Aujourd'hui je rassemble mes mots. La voix de Bernard Noël ramenée par Armand Dupuy résonne dans ma tête. Elle reprend doucement le fil de nos amitiés recousues. Du livre à la voix, des chemins foisonnants que j'ai le goût de parcourir à nouveau. Dimanche est un bon jour pour de telles explorations.

ETAT DES YEUX | Printemps 2020 | Ravalements...Rétroviralement... Révélation... Réveil ?

 

LA SPHERE

 

La possession de cette sphère de bois fut un grand

bonheur dans la vie de Bertrand. Il la plaça sur une colonne

et la faisait pivoter. Mais il souffrit bientôt de n'en voir 

qu'une face. Il couvrit le mur d'un miroir et put ainsi 

contempler la boule tout entière . C'est alors qu'il comprit la

grande douleur de n'en point voir l'intérieur.

 

NORGE | LE SAC A MALICES

 


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CJ PAR Winfried VEIT 001

Charles Juliet par Winfried Veit  2019

 

Ce qui est surprenant et instructif dans la vie, c'est qu'on ne sait jamais comment elle va tourner, et autour de quoi. 

J'avais un peu abandonné cet espace d'écriture, l'avait remplacé provisoirement par autre chose, d'autres chantiers.

J'hésite toujours entre poésie et prose, idéalement, j' aimerais allier les deux comme des morceaux de mosaïque, à la manière de Ferdinand Léger ou de Marc Chagall, et même savoir aller parfois (pas trop souvent) jusqu'à la réflexion argumentée d'essai, comme Pascal Quignard ou Patrick Laupin qui s'appuient sans se rassurer eux-mêmes sur les trésors de la langue et de ses origines...  Le premier Musicien, le second Mallarméen, les deux recéleurs de larmes qui ne sont pas que les leurs...  J'aime cette transcapillarité des destins humains... de la douleur  et de la solitude  en pleine conscience...

Mais voici que les circonstances, l'avènement du  redoutable COVID 2020 qui séquestre tout le monde ou pas loin parmi mes contemporain.e.s me ramène à cette cabane de mots saisonniers.  Je n'ai pas tellement envie de commenter ce qui se passe à l'extérieur de cet espace virtuel, mais je prends souci du lien humain que l'écriture peut apporter en réfléchissant sur ses excès et ses carences. Je n'ai jamais eu peur d'exprimer ce que je pensais dans la vie courante, et  j'aimerais que tout le monde puisse en faire autant. Je sais que c'est difficile et que le silence intelligent fait partie des capacités à développer en temps sociaux troublés, en raison objective de l'angoisse générée par la Pandémie actuelle...

Nous sommes en grande majoriré confiné.e.s chez nous ou chez d'autres, néanmoins certain.e.s sont contraints de sortir pour soigner, nourrir, maintenir un minimum de services publics au péril de leur propre santé. Il y a des phénomènes  de solidarité spontanées ou suscitées par les médias et le réseaux sociaux numérisés... Les capacités d'adaptation à l'urgence sanitaire fait couler beaucoup d'encre, de salive et chacun.e y va de ses recommandations, ses astuces, ses mises en garde, ses blagues plus ou moins douteuses, sa stratégie de résilience... La vie ne se laisse pas museler et c'est un réconfort de le savoir... En dessous du volcan d'angoisse et ses projections menaçantes, il y a la réflexion éthique, politique et bien sûr l'idée que l'aventure collective  et l'expérience liées à la catastrophe en cours aura des leçons à donner, et  exhumera une nouvelle façon  de considérer les héritages de la consommation sans discernement, d'une mondialisation qui propage les maladies et les injustices, les rend encore plus criantes...  Plus que jamais, les méthodes et les moyens montrent leurs limites, leurs erreurs , leurs aveuglements, leurs impuissances déniées par les décideurs du moment...  C'est le moment de se poser les questions essentielles et de les soumettre au tri et au recyclage énergique...

A l'échelle individuelle, dirait KRISHNAMURTI , dont me parle Charles JULIET tous ces jours, tout est possible !  Le tout, le rien !  Et il sourit... Moi aussi... toujours un peu rivée à cette histoire de ...

COURAGE DES ESCARGOTS !

 

 

 


Un 22 Mai à Vénissieux , en compagnie de Charles Juliet et de quelques autres...

Pour Charles JULIET

A ses lectrices et ses lecteurs

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Là où le cœur attend, un très beau titre de livre paru en Novembre 2017, celui de Frédéric Boyer le nouveau directeur des éditions P.O.L qui a succédé à Paul Otchakovsky-Laurens, ton éditeur principal, tragiquement disparu dans un accident d’automobile le 9 Janvier 2018 en terre Guadeloupéenne. J’emprunte ce titre  aujourd’hui pour qualifier le livre collectif FRATERNELLEMENT , Charles Juliet, qui nous réunit aujourd’hui autour de toi, avec nos partenaires de lecture : l’Espace Pandora Thierry Renard et son équipe, Jérôme Triaud  de  la Médiathèque Lucie Aubrac et ses collègues , Vincent Gimeno représentant le Marché de la Poésie, et toutes les  belles personnes qui ont contribué à ce défi à peu près fou… comme vouloir labourer un champ immense avec la pointe d’un stylo, ou à distance avec un clavier d’ordinateur. Mais la démarche reste paysanne, elle s’accorde aux caprices du ciel et à ses mannes aléatoires. Faire lever la semence de la compréhension profonde et de la gratitude ne demande rien d’autre qu’une certaine obstination et une joyeuse patience.

 

Ce livre est bien celui où le cœur attend et espère quelque chose d’inédit et d’inattendu dans la rencontre entre ton œuvre et ceux ou celles qui te lisent par coeur ou qui te liront mieux encore, je n’en doute pas une seconde…

Toi, qui écrivais pour nous, pour des inconnu.es aussi :

 

Les mots que je forge

à l’intérieur de la grotte

je les propose à ceux

qui cheminent doutent

n’ont plus la force d’avancer

 

eux seuls peuvent

les recevoir

se les incorporer

 

Des frères et des sœurs en lecture, tu en as beaucoup, et cette grande famille adoptive très inclusive ouvre ses bras pour toi et tes mots encore une fois…

 

Comme m’a dit notre amie Geneviève Metge l’autre jour, ce recueil de témoignages est un livre affectif, il est effectif aussi, puisqu’il a réussi à exister, j’ajoute volontiers qu’il est affectueux.   Qui s’en plaindrait ne serait pas parvenu.e là où le cœur attend … et espère…

 

 

Marie-Thérèse PEYRIN   le 22/05/2019


Poème de circonstance | Pour Tanguy DOHOLLAU et Michaël GLÜCK | Des côtes d'Armor à la Méditerranée

 

 

Pour Tanguy DOHOLLAU et Michaël GLÜCK 

Epistoliers de JUILLET | 2015

 

Edouard-John-MenthaFemme-de-chambre-lisant-dans-la-bibliothèque

                      John Edward MENTHA

 

 

 

Enfermée derrière la grille qui entoure le

bassin des poissons rouges, une petite fille

pleure en regardant tout ce qui se trouve

maintenant pour toujours à distance.Ici

est  le centre du monde, elle ne pourra jamais

échapper à cette eau qui retient le ciel

dans la déchirure d’un œil

 

Heather DOHOLLAU

La Venelle des Portes

 

 

***

 

 

 le potier

assis dans la mémoire

tourne le vase et la plénitude

 

vin du désert

 

paroles… »

 

Michaël GLÜCK

Dans la suite de jours |dit

 

 

 

Nos voix, nos os, nos cendres, nos mots

 

Finalement il faudrait qu’on se dépêche un peu

à rassembler les moments forts de notre histoire

avant qu’ils soient recouverts par les récits affectifs

de nos enfants

 

Évocations forcément édulcorées, cariées, lacunaires

 

La mémoire est liquide, elle coule uniquement

où le passage est possible, jusqu’à la claustration

par une matière non soluble dans l’eau, provisoire :

 

Le livre avant qu’il ne soit submersible ?

 

La dalle de la tombe et les os blanchis en dessous,                   

seulement  s’ils ne sont  pas incinérés d’un coup

selon les nouvelles façons de mourir en nuées successives 

pulsées dans l’anonymat des cheminées de nécropoles ?

 

Les souvenirs ne s’accrochent pas davantage aux nuages

qu’aux  parois des caveaux car leur encre est trop dense

nerveuse, sinueuse,  lourde et prompte à chuter au fond du jamais plus,

efficace  ponceuse sur les parois du néant, délébile  et dévouée…

 

C’est pourquoi on conseille des épitaphes concises

mais nombreuses  aux poètes qui ont aimé les mots 

et la vie qu’ils trimballent à longueur de poèmes .

Les sculptures sont peut-être plus loquaces encore…

Quant aux images, même peintes, elles restent plus longtemps …

Mais d’emblée illisibles, tel sourire, tel regard, tel trait, telle couleur

telle attitude interprétable ou non.

Manquent le contexte et l’infime des détails

À chaque  image, il faut un code d’entrée

Une autorisation obsolète dès sa prochaine vision

L’auteur de l’image peut-être lui-même ou elle-même

La pensée qui l’accompagne ne peut –être capturée

L’élan scopique est animal, voyez-vous ? …

Il est une appropriation ajoutée à toutes les autres,

la bouche, l’esprit et les oreilles en avant,

prêts à incorporer la nourriture des vivants…

 

J’ai avalé mon histoire comme j’ai mangé la tienne, Poète,

Sculpteur ou Peintre  d’éternité au présent…

Quel repas, dis-tu,  avons-nous partagé ?

À quand,   et avec qui , le prochain ?

On verra... On lira ...

 

Marie-Thérèse PEYRIN  19 Juillet 2015  - 17H

 

 


Ventrée cérébrale de circonstances [non atténuantes] Le trop-plein du jour | Pour Thierry Renard

 

 

 

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Photo d'Autoroute | Aire de Repos | M.T Peyrin 2013

 

 

Ventrée cérébrale de circonstances [non atténuantes]
Le trop-plein du jour 

On ne peut jamais raconter cela à des non -initiés
Secret professionnel
On rentre chez soi avec cela sous un crâne fatigué
Secret professionnel
On se demande pourquoi cela reste si vif si aigu
Devoir de réserve
On rentre avec à l’esprit d’encombrantes images
Devoir de réserve
On se demande quoi faire avec et quoi dire
Devoir de silence
On rentre avec des impressions violentes
Devoir de silence
On ouvre la porte des souvenirs rodés 
Devoir de mémoire
On se demande ce qui est si bien conservé
Devoir de mémoire
On prend ses pensées pour d’énormes valises
Devoir de portage
On se demande comment tout alléger le dos les bras
Devoir de portage
On relie et soupèse des histoires ressemblantes
Devoir de lecture
On entreprend un livre en puisant dans du vrac 
Devoir d’écriture
On se demande comment le tourner
Devoir de loyauté
On n’oserait même pas y renoncer
Devoir de continuité
On prendrait même à bras le corps 
une simple chaise vide pour lui parler
Devoir de solidarité
S’y asseoir, en attendant qu’elle réponde 
quelque chose de sensé d’ autorisé
Devoir d’intégrité
Comprendre enfin le rythme pour l’éclosion
des bouffées de rouge ou de noir
Devoir chromatique
Cesser d’écrire pour laisser reposer
la palette tavelée de couleurs virulentes…
Devoir singulier
Devoir d’endurance.
Devoir de retrait.
Devoir de patience.

MT P 22 Janvier 2014 – 20H


Tu voulais finir ce portrait … d’Ange… et de Mémoire

 

 

Tu faisais

vite, tu voulais finir ce portrait

du ciel avant l’orage.

 

*

Qu’il réveille les anges,

ce cri

qui ne cesse pas.

 

 

Je porterai le temps sur l’épaule

pour marcher

mieux

 

 

Claude ESTEBAN, Morceaux de ciel, presque rien, 2001

 

 

 

Une foule sans bords de migrants s’ébranle à chaque heure

en direction de l’occident […]

Chaque foule ouvre une meurtrière à travers laquelle

se présente un paysage dévasté[…]

Chacun des personnages de cette foule a son propre texte

à chanter, mais il est impossible de reproduire ces voix,

maintenant qu’elles ont été anéanties. Ce qui nous est donné

de faire, c’est d’essayer de faire entendre leur âme  […]

 

Philippe RAHMY, 2009

 

Winfried VEIT Des stèles aux étoiles
Winfried VEIT

 

On tourne autour d’une image, celle de l’ange auquel on ne croit pas, lui donnant volontiers les noms légendaires d’ICARE le présomptueux , ou de PROMETHEE  le voleur de feu. Il n’existe pas d’ange au féminin, mais on dit souvent que l’ange n’a pas de sexe, l’ange comme l’eunuque ou le transsexuel, aurait la voix des deux, alternativement, successivement plutôt. Par choix personnel ? Il est facile de délirer sur la notion d’ange, puisqu’il s’agit d’une fiction inventée par la religion et qui désigne l’instance à qui l’on donne la mission d’intercéder entre le mystère de la création et le sort des créatures terrestres. L’ange est aussi un supplicié à qui on a noué les bras en arrière, suspendus sur un poteau d’extermination, dont le corps s’est affaissé sous la fatigue et la douleur … Pas besoin d’image …  On n’en finit jamais avec l’illusion d’un pouvoir captif du Désir humain pour changer le cours des événements et des choses à son profit, pour sa survie physique et morale. En s’inventant un ange gardien, chacun peut encore prétendre prendre le risque de sa vie même, il peut plus ou moins consciemment s’éloigner de la prudence et chercher à sauter de haut ou voler plus loin, conquérir des moyens d’indépendance illimitée... C’est pour cela qu’on a inventé les balançoires, les avions, les hélicoptères, les fusées spatiales et les satellites afin de surveiller ou s’éloigner de la planète encombrée et polluée. Les anges seraient donc les ancêtres des enfants insouciants, des cosmonautes mais en plus érudits, c’est-à-dire, immatériels. Quant au statut des internautes, personne n’a pu jusqu’ici synthétiser les preuves qu’ils participent au même office. La qualité des prestations est difficile à valider. Il n’y a rien d’angélique à première vue dans les échanges sur le web. Ce qui tend à prouver qu’on est encore bien rivés à la vieille planète. On ne sait même plus qui a posé le premier poème sur le web ! Maintenant que la météo s’y affiche et qu’on voit arriver les dépressions et les catastrophes naturelles ou pas, les bulletins de santé du moral collectif sont diffusés sans discontinuité et celui des individus tend à être englouti dans les flots déversés. C’est comme si chacun(e) devait se débarrasser de son ange-gardien en même temps que les autres, pour faire le boulot lui-même. Il n’existe pas d’école de navigation dans la spiritualité sans accessoires, et l’usage des plumes est aujourd’hui trop répandu et biodégradable pour ne pas être contesté. La poésie est une piste d’atterrissage, rarement un tremplin universel pour l’humanité déboussolée. La peinture réinvente le ciel autant que son contraire dans les chutes abyssales de lumière et les ombres surmontées… C’est déjà un progrès pour la verticalisation, l’élévation,  la dignité et la modestie.

[ … ]


Quant aux Anges... avec l'aide de Christian BOBIN

Cherchant pour Winfried VEIT,des explications dans les livres de poètes sur les motifs de chute d'anges ... Si l'on poursuit le raisonnement de Christian Bobin, l'Ange qui chute est-il en panne de parole ? N'a-t-il plus rien à transmettre ? Est-ce un problème d'écoute, un manque d'écoute ? Une flèche malencontreuse dans le vif d'un coeur  terrestre ?

 

BARCELO MIQUEL L'Ours blessé 2000
Miquel Barcelo, L'ours blessé, 2000.

 

"Quant aux anges... ils ne viennent, quand ils viennent, que pour une seconde. Mieux vaut leur parler avec peu de mots pour avoir chance de se faire entendre. Et d'ailleurs quoi leur dire. Ils ne viennent pas en leur nom. Ils viennent au nom de la vie, ils nous apprennent quelque chose et à peine nous l'ont-ils apprise, cette chose , qu'ils repartent dans un tournoiement d'ailes.Les anges et les écrivainsfont le même métier, métier de plume, métier d'éclair. Mais là aussi prenons un exemple. Un exemple récent, vieux d'à peine deux mille ans. Un ange s'approche d'une jeune femme de Palestine, il lui dit bonjour, vous allez avoir un enfant, il ne sera pas de votre mari, pas d'un autre homme, ce sera l'enfant béni de dieu, au revoir. C'est, vous me l'accorderez, une annonce qui afait depuis quelque bruit. Rien de plus simple, rien de plus bref qu ces paroles : l'ange ne s'est pas embarrassé de grandes formules, de longues phrases méditatives, de théories sur la génétique ou sur la psychanalyse. Il a dit ce qu'il avait à dire. Il l'a dit simplement,  ce qui ne veut pas dire : sans ombre. C'est d'ailleurs çà un ange, ce n'est rien d'autre : une parole. D'où qu'elle vienne. Une parole qui vient nous délivrer par sa simplicité, nous éclairer par son mystère.Le frôlement d'ailes d'une parole pauvre."

 

Christian BOBIN, Une paire de chaussures neuves, Entretien avec  Nelly Bouveret,

La passe du vent,1999, p.45.


ETAT DES YEUX | TEMPS 1 | Sous la lampe frontale...

Dans ce tableau ancien,

la laborieuse chargée de lait et

la voyageuse endormie se considèrent

ostensiblement,

l'une à peine plus réveillée que l'autre.

Vont-elles parvenir à se parler

à se comprendre ?HenryBacon

Avec juste ce rectangle de lumière sous la lampe. Elle éclaire les touches du clavier et un coin de la feuille que j'ai imprimée hier en rentrant, suite au mail de l'ami de Vénissieux. L'hiver est tout autour de nous dans un silence qui m'abrite un peu. La solitude ainsi rescapée est la plus peuplée qu'il soit, dès lors je peux essayer de faire le tri parmi les mots. Les mots à reprendre en compte sont des mots installés dans la pensée à la place qu'ils ont choisis, ce n'est pas nimporte laquelle, et je dois établir la cartographie imaginaire de l'espace ainsi dévoilé. Le poème n'a pas de frontières mais il sauvegarde des contours assez précis. [ A suivre...]

 


Tremplin du Cri, Claus TINTO à l'écoute...

 

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M T Peyrin 2012 | Graffitis Urbains

 

 

Pour Claus TINTO

 

 

Il y avait alors, dans toute réalité offerte

aux sens, quelque chose de nocturne.

L’ombre paraissait plus présente que le jour.

C’était elle qui faisait signe. Les mots s’y

cherchaient,  je crois, avant de se trouver.

 

Claude Louis-Combet , Ouverture du Cri ,

Cadex  Editions,1992, p.9

 

 

                Comment se rapprocher de la cabane en  bois, en mousse et laine de pierre où deux jeunes hommes ont rouvert  violemment le cri universel,   cherchant peut-être  à réveiller  tant soit peu, les sourds de famille, les sourds du  pouvoir… J’écris sourds de famille comme on dit sourds de naissance. Une difficulté récurrente d’échange humain d’égal à égal, dans l’entre-siens primordial, un abandon trop précoce de patience et de bienveillance, aux temps fragiles de construction des êtres, une lutte aveugle, avec risque vital contre le sens commun et l’indulgence réciproque. Une atavique interdiction de dire les vérités qui sont pourtant le ferment et l’antidote de tous les lâchages perpétrés par la mise monde  elle aussi universelle. J’éprouve une immense empathie à l’égard de ces deux là, parmi tous, enfants du siècle, « tombés de haut », sans  armure ni casque intégral contre les mots qui entre-tuent, qui marquent et manquent aussi, cruellement… Comment dire ? Comment ne pas dire ?...

Ne reste parfois, au final ou avant tout recommencement ..., seulement la révolte, l'action jusqu’au-boutiste ultra- incarnée, la sacralisation ultime passant par la sublimation hors-piste d’une explosion débondée de la douleur. Recherche amplifiée dans la déflagration  annoncée et assumée  de la raison ordinaire. La poésie et la musique aux accents outrés, déjantés ont été ici confinées pour pouvoir être confiées  à l’écoute attentive – un  défi subtil que j’encourage  et c’est moindre remerciement pour la leçon de courage et de confiance donnée.  Comment ai-je pu pénétrer sans crainte dans ces quelques mètres cubes où deux frères s’entraînent à  apprivoiser le cri intégral avec des instruments qu’ils qualifient de sataniques ? Je l’ignore, cela m’étonne encore, mais j’ai agi d’instinct, en rencontrant Lucas OTTIE  le 16 Mars dernier au Tremplin Poétique du  Printemps,  persuadée que la noirceur affichée, recouvre ici et de fait, une lumière trop aveuglante pour la plupart des adultes amnésiques  de leurs peurs les plus profondes.

Comment Faire Tremplin à l’insupporté, comment trouver Tendresse sous le Cri ?

 La traversée de la nuit dont a tant parlé Charles JULIET  dans ses écrits, se décline avec plus ou moins de drame et d’intensité dans toutes les générations successives où  l’absence et la défection du  lien verbal solidaire n’est pas le moindre écueil. Lorsqu’ il s’agit  de dépasser les seuils de survie morale et physique, les rites sociaux de passage aujourd’hui confus, la jeunesse qui crie, qui refuse de  réfréner sa profonde déception sur la gouvernance  actuelle du destin  collectif de la planète, est une jeunesse  vivante qui n’accepte pas les règles du jeu et les idées reçues sur le « moyen de s’en sortir ».  Loin de l’exaltation, la jeunesse d’ici se noie dans le non sens, saturée  par la matérialité redondante  et inaccessible,  fourvoyée dans  les impasses de l’intégration sociale aux règles sauvages et élitistes. Tous orphelins au milieu des décombres de la guerre des nerfs se rêvant rescapés...

Le jeune homme qui  a mis au monde ce cri né de fratrie, est devenu, il n’y a pas de hasard…« assistant funéraire »… « croque-mort » pour gagner sa propre vie.  Son personnage public Claus TINTO, écrit pour comprendre pourquoi il écrit et joue de la musique de cette façon apparemment brutale. Il aura besoin de temps pour élaguer ses mots au milieu du vacarme ambiant et dégager sa voix singulière de la gangue des possibles.

Il offre son poème KIMAMILA  au cœur d’une authenticité qui ne trompe pas et que j'aime.  C’est à prendre ou à laisser. Une leçon de courage, au profit de ceux et celles qui ont pu expérimenter que  la transe verbale et sonore lavent le corps entier de ses miasmes anciens et que c’est nettement moins dangereux  pour soi et pour autrui.  Le prix à payer du dépit et du répit  reste donc abordable humainement. Avec ce morceau de poésie sonore maintenant abouti, le lecteur ou la lectrice de passage pourra raccorder  deux versions d’un même poème et choisir celle qui l’aidera le mieux à faire connaissance avec une écriture en devenir .

C’est Cadeau-Couleur-Cri!

 

 

Avant d’être une métaphore, la nuit

fut une sensation. Celui qui écrit s’en souvient

encore dans la confusion intime de ses

tissus charnels. Celui qui use de nuit pour

essayer de dire le fond de son expérience et

 la suprême  qualité de son amour – celui là

n’a pas oublié le saisissement qui s’emparait

de son  être, aux détours d’enfance,

lorsque le jour déclinait et que l’ombre

s’effusait de  toute part. C’était un autre monde

qui advenait – et peut-être bien le seul véritable,

le fondement et comme l’origine…

 

Claude Louis-Combet, Ouverture du Cri,

Cadex  Editions,1992, p.13

 

 MT Peyrin 20 Mai 2013 | 15h


 

Pour écouter la version KIMAMILA  du Tremplin  MARS 2013, avec l'accompagnement improvisé des élèves du Conservatoire de Musique , cliquer ci-dessous : 

Téléchargement LECTURE de KIMAMILA CLAUS TINTO

 


Pour écouter la dernière version électro-acoustique KIMAMILA

 MAI 2013, cliquer  ci-DESSOUS

Kimamila (1)

 

Qui a mis ça
Ici et ça là ?
Qui a mis ça ?

Qui m'a mis là ?
Si moi il y a.
Qui m'a mis là ?

Qui a mis là
Le lit, les lilas ?
Qui a mis là ?

Quel ami me lit ça ?
Quelle lie mon âme avala ?
Quel homme las !

Quelle maladie m'a mis là ?
Quel mal a dit "Aimes-la" ?
Che bella !

Quel amas d'amis m'a mis là me mêlant à mille âmes assimilant des lois ?
Qui m'a mis là ?
Qui m'a mis la ?

----------------------------------------

Qui a dit quoi ?
Qui voit comme moi ?
Qui a pris quoi ?

Tu ne vois pas
Les mêmes choses que moi.
Tu ne dois pas.

Ma mie, lis moi
La même page trois fois,
Et lis-la moi là.
Lis-la moi là.
Lis-la moi là.

Quel ami me dit ça ?
Quelle femme a dit je n'l'ai pas ?
Quel homme l'a ?

Quelle maladie, dis-le moi !
Combien te reste t-il de mois ?
Qui l'a mis là ?

Quel mâle a mis en dedans de toi l'oedème démoniaque qui l'appellera Papa ?
Est-ce que c'est moi ?
Est-ce que c'est moi ?

 

C.T| L.O

 

Pour accompagner cette note une vidéo INA  Otis REDDING  cliquer  ICI

Sur scène à Londres, 16 avril 1967 en public au Marquee club, accompagné par les Booker T. and the MGs . Otis REDDING chante "Satisfaction" et "Try a little tenderness".


Données à contre-temps | Ce qui fait plaisir | Ce qui a changé | Traçabilité Couleur | Dans la lueur vivante d'un Haïku

                                                               

Pour Evelyne CHARPENTIER et Jean ANTONINI

 

019

... non
les mots
ne font pas l’amour
ils font l’absence
si je dis « eau », boirais-je ?
si je dis « pain », mangerais-je ?

ce soir dans ce monde
extraordinaire silence, que celui de cette nuit !
ce qui se passe avec l’âme est-ce qu’on ne la voit pas
ce qui se passe avec l’esprit est-ce qu’on ne le voit pas
d’où vient-elle cette conspiration d’invisibilités ?
aucun mot n’est visible...

Alejandra PIZARNIK (Ce soir, dans ce monde)

Poème trouvé et mis en ligne par Agnès SCHNELL

Théorie des cordes
Y a-t-il supersymétrie
entre vivant et mort ?
Jean ANTONINI

24.02.2013 8:33 PM

 

Les injonctions d'écriture me viennent désormais un peu plus fort de l'extérieur, elles prennent appui sur certaines circonstances ou  procèdent , à mon insu, de soudaines apparitions.

Celle d’Evelyne par exemple, que je n’avais abordée que virtuellement jusqu’ici.

 Mais elles ne coulent pas toutes en sources claires. Loin s’en faut.

Elles sinuent dans l'embarras  banal des vies alentour. Ce sont ces vies de proximité agrippées par les soucis du siècle et les douleurs modernes. Celles où l'on dit couramment : - Il y a plus malheureux que lui ou qu'elle...

La plainte n'est pas stockable. C'est un fait.  Elle prendrait trop de place.

Comment entre-t-on et sort-on  dans la vie des gens ?

Par la porte ou la fenêtre ? Par la cheminée ou le câble ?

Sans rien faire de spécial ?

Simplement être là. Au bon moment, au bon endroit, dans une certaine disponibilité, une ouverture, une confiance non vérifiable a priori.  Surprendre le risque. 

Un chèque en bleu… devant la lampe.

Solder de tout compte  par réflexe d’éloignement après un temps parfois

trop compassionnel. La fusion est toujours dangereuse.

En attendant, revoir la donne d’arrivée et de départ sans complaisance.

Revenir doucement  à ce que l'Ami Jean me racontait hier, en soirée, à propos

d'écriture. Revenir à cette nécessité de faire une place un peu stable au plaisir

durable du lecteur. 

Ce n'est pas simple. On ne lâche pas facilement les trouvailles,

cet or fallacieux des recherches dans l'intime, le sien ou celui des autres.


La psychologie n'a pas bonne presse, d’autant plus qu’elle s’insinue partout, sous le prétexte audacieux de santé publique  pour apprendre aux « gens » à « gérer » leurs émotions, leur montrer  comment ne pas les imposer à la grande mécanique de rendement et d’enrichissement sélectif  planétaire. On peut facilement la récuser aujourd’hui,  au nom de la génétique ou de la physique. Elle n’est pas résorbable.

Comme la poésie, elle empêche parfois de cerner maladivement  l'image en 3 D du Réel. -Le Réel est un Monsieur disait un Médecin parlant d’un microbe…

La Poésie appartient à la 7° dimension, les trois précédentes  ne sont pas d'emblée à portée de l'esprit.

Seuls les génies conceptuels et  les fous peuvent anticiper de tels héritages.

Pour le commun des lecteurs, les eaux d'internet sont des évaporations intempestives muées en fossiles précoces.

Il suffit de se pencher sur l'écran pour trouver  à chaque clic, le moulage d'une forme de présence elliptique involontairement incrustée dans la suspension des regards.

Le manque de rareté a sédimenté au fur et à mesure  et couche après couche, le désir et la curiosité.

Le dictionnaire a  maintenant un rival bien supérieur dans le registre de l’illimité , de « l’interminable » dirait Bernard  Noël, avec son potentiel de métamorphose sans géomètre définitif ou attitré.

Le Délire est accessible à tous. 24/24. 

Serge Tisseron prétend dans l’un de ses derniers livres, qu’internet peut remplacer la présence muette du psychanalyste conçu peut-être comme un mur de rebonds à l’épreuve de la neutralité parfois, ( Quoi qu’on en dise ou déduise...) contondante...

L’inconscient s’accommode de toutes les hypothèses, à l'instar des dieux de rescousse, il s’implique un peu à tort et à travers. Sa boussole est très magnétique mais imprévisible. Il est un furieux passe-muraille pour les idées trop compactes.

Si la psychanalyse a été débordée dans ses  mythes fondateurs et ses dissidences, son déclin à mes yeux  n’est que très relatif. La mode actuelle  des coachs me paraît bien plus redoutable. N'importe quel bidouilleur d'influence peut visser sa plaque. La crédulité se commercialise à gogo. Le supposé savoir ne l’est plus. Eux savent à votre place ce qui est good for you, et ils vous recomposent des pieds à la tête au service de sa majesté l’apparence en toute  conformité aux normes du marché.

Mais je divague là. Car je suis trop vieille et trop rebelle pour  accepter le prêt à plaire et à penser.

Je ne peux m’empêcher de déplorer sans aucune once d'éploration toutefois, à la suite de cet auteur Lacanien dont j’ai perdu le nom, dénonçant le fait que « L’enfant à tout âge est appareillé d’une multitude d’appareils industriels qu’il a dans la poche, le coupant de la réalité, du jeu, de l’angoisse. Il devient insituable, inéducable, inenseignable. Sera-t-il analysable ?

Mais je ne suis peut-être pas aussi pessimiste. L’aigritude peut rider prématurément et il me faut garder le plus possible un sourire non grimaçant.

Celui de Jean et d’Evelyne me plaît.

La parole libre, on le sait maintenant, s'emmure elle -même en attendant la survenue de géologues inventifs qui ne prélèveront de toutes les façons, qu'une simple carotte, faute de pouvoir avaler toutes les  montagnes ( Russes ou pas)  et leurs soubassements secrets.

Enfants nous étions fascinés par le test du bleu de méthylène. Introduit dans une infractuosité de paysage, à la recherche d'un flux aux origines encore inconnues.

Il procurait ainsi un suspens jouissif et anxieux, s'agissant de savoir à quels endroits nouveaux, il pouvait rebleuir et révéler le parcours opportuniste d'une manne à préserver.

L'écriture procède pareillement, je le crois. C'est un peu de bleu chimique additionné à la patience.

Ma seule priorité maintenant est de mettre une petite idée vive devant l'autre et de les colorer avec l'humeur du moment. Dans la temporalité d’un haïku me conviendrait bien mais j’ai encore besoin de « gravité ». Le personnage de Jean voudrait s’en affranchir. Mais il est beaucoup plus sage que moi, et bien moins sérieux que je ne l’imaginais la première fois que je l’ai encontré.

Je n’oublierai pas  la question que l'Ami se posait pour son personnage de livre.

Un bon haïku se mémorise bien a –t-il dit aux enfants à l’Atelier d’hier.

C’est un très bon principe je crois. Charles Juliet dit un peu la même chose, autrement. « J’écris mes poèmes en marchant »… « Le poème est un rapt »…

Une bonne phrase doit tenir dans une respiration normale, sans forçage, d’une façon naturelle, dans l’élégance la plus vive. Il y a de la félinité à retrouver dans toute écriture. Le mouvement trouve sa vérité dans sa simplicité et une intention loyale. Une émotion, une idée, un geste parfaitement ciblé et contemporain. C’est un art très difficile. Des brouillons et des ratures sont inévitables. Même pour Roland Barthes...

Les propos nourrissants de Jean m’ont fait penser après coup une histoire entendue dans la voix de Bernard Noël  - je pense à lui beaucoup en ce moment- Il raconte quelque chose d’insolite  à propos du Paradis Perdu d'Adam et d'Eve. La chute d’Adam et Eve n'a rien à voir avec un vol de pomme et la perversion d’un reptile.

C'est la tentative de s'emparer de l'arbre de la connaissance qui aurait déclenché la légendaire colère du Dieu ( Celui probablement très superstitieux de l'époque ). Ce n'est finalement pas un scoop. Les chasseurs de têtes existent bel et bien aujourd’hui.

Dieu aurait dû être beaucoup plus prudent et procédurier en prévention de la concurrence.

Quand on veut rester au gouvernement d'autrui, il faut donner quelques graines  à planter dans leur jardin sans taxer leurs récoltes. Mais le souhaitait-il vraiment, en supposant qu'il ait un cerveau pour ce faire. La masochisme divin m’a toujours paru un peu suspect.

L'entonnoir des savoirs avale donc sans laisser respirer, et à longueur de siècles, toutes les certitudes. Avec les moyens vidéos, nous les conservons au frigo virtuel beaucoup plus longtemps. On a sans doute déjà inventé de nouveaux métiers du type Assistants Techniques au Purgatoire. Pour l’Enfer , il y a nettement moins de prétendants, quant au Paradis, les niveaux de compétences des candidats laissent à désirer.

L’entonnoir des connaissances à donc, on s’en aperçoit, un goulot plus petit. On met beaucoup de temps et d’énergie à laisser s'égoutter le nectar qui soigne la peur de souffrir et de  disparaître. En guérit-on ? Rien n’est moins sûr…

Chacun doit fabriquer  son alambic de fortune, après avoir consacré quelques éternités répétitives  à repérer dans un silo de roches concassées, le bruit  de promesse de vague , encore ténu que  réactive toute parole un peu déferlante ,et qui nous rend  sans cesse plus humides et vulnérables.

Il n’y a rien de plus sec que celui ou celle qui ne veut pas entendre…

La crainte d' être dépossédés  ou noyés de lassitude  est la première difficulté.

La complication est partout, elle est sans domicile fixe, il faudrait  élaguer les branches  du langage singulier avec des moyens beaucoup  plus  rapides  et puissants, ou parvenir à supporter bien davantage les effets d'enchevêtrements. Car il est banal et légitime de vouloir extirper le sens dans les tensions bruyantes.

 On prend un mot pour un autre,  un être pour qui il n'est pas, on se targue mutuellement de chercher à suivre  le flux de chaque voix,  sans oser renoncer. Mais l'attention à chaque fois s'y épuise, et chacun boit ce qu'il peut sans filtrer suffisamment des caillots de dissemblance.

Pour parler d’Evelyne, je vais puiser dans le mirage devenu concret et plaisant.

Sans m’avertir à l’avance, elle est venue. Elle est restée dans l’anonymat jusqu’à un certain moment de notre soirée de lecture. Une jeune femme, sa fille, l’accompagnait. Les échanges trop courts et l’embrassade finale ont auguré une suite  fructueuse. Il ne faut pas refuser ce qui vient même dans l’assurance d’une distance de points d’ancrage géographiquement contrariés.

 

 

Marie-Thérèse PEYRIN, Dimanche 24 Février 2013.

 

 


On prendrait un poème au hasard... avec contentement...

 

 Mallarméens, Patrick Laupin et Roger Dextre hier au soir sur la Scène Poétique Parlée proposée par Patrick Dubost et l'E.N.S ? Peut-être...  quoi qu'il en soit, j'en garde la précieuse impression  d'avoir écouté de magnifiques textes, c'était comme si j'avais été assise sans inconfort sur la banquise traversée par les vents, avec deux  mains nichées sous les aisselles et le plaisir exquis de recevoir la chaleur humaine dans l'abri secret des deux oreilles.  Je prolongerai cette note plus tard. Je voulais juste marquer l'espace de mon voyage immobile au milieu de leurs mots... Des mots de grande pointure littéraire, édités à La Rumeur Libre. On peut trouver leurs derniers recueils à la Librairie L'Etourdi de St Paul.

 


Disparition [ Pour Sylvie Durbec]

 

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Pour Sylvie DURBEC, en écho à son texte du samedi 20 octobre 2012

"Le monde est effacé ce matin, seuls les décombres" sur SMOUROUTE.

 

J'apprends aussi "un mort !" (supplémentaire)...ce week-end - qui n'était pas un proche, qui n'était pas célèbre - mais habitait une grande maison au milieu d'un vaste parc clos de murs, avec sa femme et leurs deux enfants : une fille, un gars devenus grands -le disparu est un voisin de mon père, originaire de ce village où j'ai grandi et vivant pour son travail à Paris une grande partie de l'année. Et sa disparition me peine... me choque... Je vois l'homme quelques mois plus tôt, quelques mots plutôt, dans la rue avec son bandage d'épaule à scratchs. Meurt-on d'une déchirure à l'épaule ? Il y avait peut-être autre chose que personne ne sait, dont il n'a pas parlé . Le couple était discret, réservé. Mon père les appréciait et ils venaient parfois à la maison, entrant avec cette délicieuse courtoisie des gens bien éduqués, et cette capacité à traiter de sujets anodins autant que de sujets érudits, passant des uns aux autres avec souplesse, délicatesse. Mon père disait qu'ils tranchaient avec la mentalité rurale des gens du coin. Il est tranchant lui aussi, mon père... Il se souvient qu'il a mis plus de trente ans avec ma mère à se faire accepter dans la région à leur arrivée, c'était trois ans après ma naissance. Moi je me souviens du soleil, de la chaleur des murailles et des cailloux calcaires dans la garrigue.Les Parisiens venaient retrouver cela. Et ils passaient tout l'été dans leur verdure, à l'abri des regards. Leur fils venait jouer avec mon petit frère, il était aussi raffiné que ses parents ; sa grande soeur étudiait beaucoup, et semblait enfermée dans ses lectures comme une princesse dans sa tour. Cette famille m'intriguait, elle n'avait aucune mesure avec les marmailles du village auxquelles nos escapades d'enfants étaient acoquinées. Ce temps me paraît très lointain, mais aujourd'hui il resurgit brutalement, tandis que nous cherchons mon père et moi, l'adresse Parisienne de la veuve, qu'il n'a jamais eu l'idée de noter ni même le téléphone... Ils étaient voisins et ne s'appelaient pratiquement jamais puisqu'ils étaient certains de se croiser dans la journée...Aujourd'hui, mon père est allé avec sa canne au cimetière, il a voulu visiter une vieille tombe de cette famille, mais il n'a retrouvé que de vieilles inscriptions... L'un des ancêtres médecin a été maire du village ... Aujourd'hui, rien de nouveau n'est écrit sur la pierre grise . Où est passé le mort du parc d'en face ? Qu'est-il arrivé à un homme aussi raffiné et si gentil? Une page de nos vies s'efface soudain péniblement... Je regarde le mur du parc assise sur le balcon paternel, je ne comprends pas la différence avec le mur d'avant... et pourtant... Et qui va désherber désormais ? 



 Dimanche 21/10   21h

ça revient sans douleur

 

 

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Fenêtre familière mais non de ville...

 

 

Les silhouettes ramassent la pensée

la rue en regorge

elles ont une allure d'été

alentie et pesante

 

Les enfants crient

en voyant les jets d'eau

aucun oiseau n'est là

pour contempler leur vie

 

Tu me crois  alanguie

je suis dans les tilleuls

arrimée aux promesses

d'un parfum envoûtant

 

[...]

 

 


Pas de demi mesure

 

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Lettre à une  femme  éprise d'un chantier

 

 

Au mitan peut-être de la vie                           toutes les bornes dépassées

nos panneaux se lisent à l'envers                    à l'encontre des ordres noirs

j'ai renforcé tes accotements                         par des murs ajourés

ils respirent ensemble                                   sans forcer leurs courages

 

Tu étais  partie de trop loin  et moi  j'en revenais  sans le moindre outil pour toi

et sans pouvoir réduire et ni même déduire au débotté la profondeur des anciennes fractures

 

Le terrassement te prendrait à plein temps car tu soulèverais la terre avec des cris

tu voudrais  retrouver et drainer toute l'eau qui  t'a jadis ensevelie

depuis la boue t'habille comme une glue désabusée

mais qui tient au cerveau malgré le temps outrepassé.

 

Quand je pense à toi  je me mets à ta place 

mais sans jamais confondre tes lois avec mes miasmes.

Et quand je redessine  les contours de ta voix

j'entends une eau de forge sauvage et ravinante

 

Je vois pourtant  déjà  le toit  le jardin les lucarnes

qui viendront relayer  ton corps arraisonné

eux qui auront à coeur de protéger ton être

contre les coups du vent de l'orage de tête

 

J'attends une éclaircie : le permis de construire

un abri fabuleux fait d'alvéoles saines

agrémentées de rires et de paroles neuves

où le miel du langage sera bien élevé.

 

La ruche comme asile de nuit

Le jardin comme asile de jour

 

Pas de demi mesure, vois tu,

pour nos relogements !

 

 

18 août 2012

 

 

 

 

 


Ces deuils comme des seuils...

PARCE QU A CHAQUE POIS UNE FILLE TOMBE

 

 

Ailleurs, les mêmes pensées clignotent

Le pas à pas du démantèlement des mémoires

Le souffle pris en flagrant délit d'ostentation

qui s'amuse à rebrouiller les pistes

Il mélange des vies à l'humus des paroles

Il brasse les silences comme une pâte molle

Elle  lève odorante pour un pain  espéré

 

Mes morts ne mangent pas

Mes vivants s'éternisent

devant la table vide

Ils  jurent à foison

  un peu pour faire du son

se plaindre ou réclamer 

l'attention d'une hôtesse

qu'il importe d'aimer

Et qu'importe le sexe

et le type d'oreilles

Ventre affamé dévore

à tous les rateliers

s'endort dans un soupir

se réveille en dépit

s'exclame et prolifère

dans des cris incongrus

 

Ailleurs, d'autres pensées clignotent

mais elles sont échangeables

Le calme est revenu

Le beau temps se remplume

Un oeil facultatif vous refait l'inventaire

 

 

 

 


11.11.11 [Ponctuer la dispersion] avec et pour Fanny Gondran, dans Rivages du désordre

 

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Pour Fanny GONDRAN

11.11.11

 

Plus je lis et plus je me dédouane de l’urgence de lire.

Moins j’écris et moins je m’alourdis de la nécessité impérieuse de l’écriture.

Trop de texture étouffe le motif des drapés interminables du discours factuel même s’il est fraternel.

La vie trop bavarde et brouillonne désarticule progressivement mon regard sur les êtres et les événements.

Des pans entiers de circonstances et de contingences disparaissent à vue d’œil dans mes pensées.

Je suis peut-être entrée en résistance. En résilience peut-être tout autant… et ce depuis longtemps.

Cela ressemble à la fonte soudaine,  visible et cristalline d’un trop vieil iceberg  s’effondrant dans l’eau abyssale d’un océan.

Ne suis-je qu'une montagne d'eau aux allures de socle ?

Au bout de mon  âge actuel, ayant franchi bêtement  le mitan occidental de la longévité statistique,  la sidération gagne encore dignement des territoires entiers de la conscience. L’inconscient s’y taille la part belle, il est mon espace de jouissance très secret. Plus aucune crainte du jugement. Les jeux sont défaits.

La pyramide des influences et des gloires humaines me paraît trop fragile à présent pour  y tenir le haut langage. Le langage d’orgueil et de défense qui se croit au -dessus  de la mort et prétend la gérer sans  savoir la digérer.

Mon sourire entendu et parfois très enfoui me sert de calque pour tous les visages de rencontre. L’ouverture est sans limite puisque son seuil a disparu. Le livre est devenu le confident absolu, neutre et libre, sans emplacement définitif sur l’étagère ou dans la mémoire. Il se retrouve simplement là où il est trouvé, au hasard des pérégrinations du corps et de l’esprit, dans la cartographie un peu folle d’un temps déboussolé.

Sans compte à rendre, sans ordre d’allégeance à l’auteur considéré comme un autre moi-même, je me promène dans la beauté des livres-nés et ceux que j’attrape au passage disent du bien de ceux qui les ont créés. On ne trouvera sans doute jamais sous ma plume virtuelle, un avis public  de rejet  d’un livre ou d’un auteur. Ce qui ne me touche pas, je n’en parle pas.  Ce qui me touche, j’en parle d’abord à moi-même et autour par petites lancées, assujetties au rationnement mesquin de temps libéré par le fonctionnariat de service dit public.

Un exemple : Les rivages  du désordre  de Fanny Gondran,  paru chez Tarabuste Editeur en Mai 2010, que j'ai réintitulé  à mon insu  Les rives du désordre... et maintenant Les virages ou Les visages du désordre... et pourquoi pas Les ravages du désordre ( les sauts de sens de l'inconscient sont prolifiques...). En fidélité retrouvée, Les rivages du désordre est  un magnifique texte que Fanny m’invite à commenter depuis plusieurs mois, un livre dont je me sens très proche, un qui mériterait que je lui consacre plusieurs journées entières de rêverie écrite et diurne pour mieux l’accueillir, pour lui offrir le compagnonnage d’autres lectures, d’autres évocations résonnantes … Mais je  butais vraiment jusqu'ici  sur cette injonction à écrire sur commande : le temps d’écrire peut de moins en moins se superposer à celui de lire. La preuve de ma lecture attentive se matérialise pourtant par des soulignements au crayon papier, des pages cornées en haut et en bas… autant de haltes qui témoignent d’un intérêt et d’un ralentissement dans l’absorption des phrases. Je n’ai jamais aimé pratiquer la lecture froide et critique des professionnels de l’abattage littéraire commercial censeur et ascenseur. Chaque livre est une rencontre de chair et d’esprit.  Souvent, je plastifie ou recouvre de papier –vitre  les couvertures des livres que j’affectionne, leur indiquant individuellement le signe concret d’une appropriation personnelle. Un livre ainsi protégé dans ma bibliothèque est un privilégié… Les rives du désordre ont donc leur petite peau transparente supplémentaire contre le froid de l’éloignement. « Elance-toi ! » disait le livre. Voilà ! Ce qui relance est lancé ! «  Ce qui importe c’est la ferveur à chaque pas » dit-elle… Sans chaleur on se fige ?

Trois moments à forte densité  dans ce livre, trois expériences fondatrices de l’écriture ou d’un positionnement de vie absolument décisif pour l’auteur.

L’enfance (6-7 ans) Elle, « posée là » avec le handicap /la fascination et la défiance incarnées par « les grandes » /la séparation-individuation à l’épreuve dans le temps scolaire / la chouette harfang symbole de terreur et de sagesse convoitée/ la sublimation balbutiante à l’œuvre / le dégagement douloureux de la gangue de silence par la médiation du poème à voix haute /la prise de parole désembourbée …

L’adolescence lycéenne ( Celle qui est devenue Constance) : L’accompagnement du jeune blessé de guerre ( d’Algérie) aveugle /l’ apprentissage de la cruauté du monde et de la douleur de la pensée individuelle / le dépassement (aveugle ?) dans les actes compassionnels / le doute / la découverte de soi  et de l’autre à travers l’aveu…

L’âge adulte : (Celle qui reste Constance) L’expérience de la psychanalyse /la perdition/l’impossible savoir débusqué,  la honte héritée / la compréhension intellectuelle et le militantisme incontournable /la réconciliation/l’impénétrabilité et la divergence des destins / la parenté réparatrice de la musique et des mots, l’une s’opposant au fracas historique, les autres à la prolifération encombrante ceux de l’analyse / in fine… la séparation ( encore et toujours…).          

De la cordialité occasionnelle et chaleureuse suffirait peut-être pour accueillir ce livre de Fanny Gondran, puisqu’il s’agira toujours de s’affranchir du pouvoir de captation des mots pour mieux retrouver les gestes justes de la vie et de la réassurance mutuelle à jamais intermittente ,aléatoire, au mieux inattendue

Pour la sagesse populaire,  Il y a un temps pour tout. Mais tout ne peut pas tenir dans le temps humain sans chronologie affective et imaginaire. Dès lors le dispositif d’écoute neutre de l’analyse, tout comme l’écriture d’un livre ou d’une note comme celle-ci, permettent de croire provisoirement que tout le temps nous est donné, à la condition plutôt rare que nous  sachions composer avec lui et contre lui la partition de nos musiques intérieures à visée symphonique. Chaque livre reconnu par son auteur et son lecteur est comme un temps d’après-analyse où la confidence a restauré la raison cicatricielle de vivre pour chacun des deux. Ne serait-ce que pour ce colloque singulier ainsi remis à jour, le livre lu  et salué appartient autant à la petite qu’à la grande histoire. L’important serait alors de parvenir à « ponctuer la dispersion », la sienne et celle autour … selon la belle citation empruntée, au début du livre, à  Béatrice de Jurquet dans sa Traversée des lignes. Peut-être trouverai-je dans cette affirmation, la raison pour laquelle je préfère, et de loin, les livres impressionnistes acceptant le halo d’incertitude et d’inachèvement tels que celui de Fanny Gondran qui n’a pas fini d’écrire et de rassembler tout ce qui doit être écrit et lancé devant… pour voir… et entendre... attendre aussi...

M.T PEYRIN , 11 Novembre 2011.

 



Les fruits secs...

 

Réclusion
Photo M.T.  PEYRIN, Corse 2006 (c)

 

 

Dans nos maisons le seuil cet arbuste des hontes

a vu passer des voix en forme de fruits secs

le poème les cueille dans les pensées d’hiver

prévoyance embusquée en panières légères

 

 

Derrière les volets des placards à vendanges

protégés du limon des pensées furibondes

le poème a repeint l’intérieur des fenêtres

la maison défraîchie écosse les regards

 

 


Applaudir en même temps ?...

 

 

 

 

A  Fabienne SWIATLY et à ce qu'elle a dit...

 

Tout ce qui appelle l’adhésion, ou mieux l’enthousiasme a valeur d’excitation collective. On nous a appris à récompenser l’effort de montrer la performance depuis la tendre enfance. Rester de marbre lorsque l’autre déclame, se contorsionne, prend des risques pour sa santé, lorsqu’il ou elle pousse les limites physiques jusqu’à l’insupportable, ou repousse les limites intellectuelles jusqu’à l’invention géniale, paraîtrait incongru. La distribution des bons points perdure et les revendiquer relève de la bonne intégration sociale à valeur consensuelle.
On ne peut que vouloir gagner, gagner un prestige, gagner du terrain, gagner sa vie pour ne pas la perdre… Dans les pays dits démocratiques ou annoncés tels, les outils de la majorité agissante, qu’elle soit manipulée ou non, sont les sondages où le pourcentage de sans-opinion est toujours préservé pour rendre les calculs crédibles. Mais il est rare que celui –ci autant que les deux autres tiers des participants ne soient pas influencés par le mode et les circonstances  de recueil de la position testée. L’air du temps, l’intime conviction par renversement caricatural de tendance s’expriment comme des gaz  anesthésiants. Selon la logique binaire du content/pas content, satisfait /insatisfait, favorable/défavorable, on peut vouloir évaluer la couleur des nouveaux M & Ms ou  l’intervention américaine pour la disparition d’un terroriste redouté qualifié d’ennemi public N°1 . La réussite d’une traque nous est servie sans preuves directes et la non-adhésion au procédé guerrier et probablement politique  fait figure d’absence de compassion pour les victimes du terrorisme. Depuis la chute de la dictature roumaine et la guerre du golfe, la manipulation de l’opinion est devenue un sport médiatique international et surtout lucratif pour ne pas dire mafieux. Moins on en voit et plus on imagine, plus on imagine et moins on est crédible mais on s’en moque puisque ce n’est pas la vérité qui compte, c’est l’effet de vérité escompté. « Justice est faite ! ». Barack Obama est déconcertant pour ne pas dire décevant. Encore un qui joue avec ses petits soldats playmobils pour sauver les élus d’un Dieu plus qu’hypothétique. La bonne  foi du quidam New-Yorkais qui a vécu les événements des tours effondrées n’est pas ici en cause, c’est sa crédulité devant les thèses simplistes et manichéennes qui lui sont servies à l’heure du repas. L’image de la torture à l’eau diffusée au moment où nos mômes boivent leur coca light et dévorent leur gratin de pommes de terre bio, serait parfaitement légitime puisque cela a servi à « cuisiner «  l’assistant du grand malfaisant à barbe et à le géo-localiser au Pakistan dans son supposé terrier blanc. Info ou Intox ? « Ceux qui ne sont pas avec les américains, sont contre eux », nous a-t-on assené au moment de la Guerre du Golfe.

     Or, assimiler une majorité de citoyens manipulés par des stratégies géo-politiques de contrôle des ressources planétaires, à la totalité des américains qui essaient de préserver leur pouvoir d’achat et de se soigner correctement quelles qu’en soient les conséquences dans les pays sous tutelle, c’est mentir. « A la guerre comme à la guerre », nous assènera-t-on bientôt. « Nous oeuvrons pour votre sécurité… » « Qui veut la paix prépare la guerre », a-t-on entendu pendant l’enfance, et curieusement seulement du côté de porteurs d’armes adoubés par le système de paranoïa bien huilé. Ma mère qui a eu des «  mitraillettes dans les côtelettes » à côté d’un gamin de 12 ans, pour avoir été sommée de donner des renseignements qu’elle n’avait pas ou ne voulait pas donner à l’ennemi du moment, m’a inculqué la haine du fusil . Je ne me réjouirai jamais avec ou sans les autres humains de ce goût du désastre et de la bouillie humaine quel que soit son camp d’émergence.  Et j’exècre le mensonge et la dissimulation qui ne font qu’attiser le fanatisme et la vengeance.
Ce n’est pas parce que mon oncle évadé du STO déporté à Dachau a été exterminé que j’en veux à l’Allemagne entière. Les types qui ont fait ça étaient des criminels fabriqués par un système de paranoïa où nous retombons chaque fois que nous géo-localisons le mal et le personnalisons à outrance. Et je n’aime pas lorsqu’on me dit  qu’il est mort pour la France. Trois guerres fratricides plus le démantèlement de Balkans c’est pas suffisant ?  Je n’aime pas ce qui se passe en France aujourd’hui à propos de l’islam, de l’identité nationale et de tous les amalgames, car je crains un retour du refoulé aussi aveugle et idiot que toutes les guerres de religions passées. Etre laïque c’est ne pas vouloir qu’on m’impose un Dieu imaginaire qui n’a fait que des dégâts et des privilèges exorbitants dans des communautés clivantes qui cherchent à sauver leur peau , par leur domination morale et économique .
Un criminel est un criminel. Et un état ou un individu qui impose la peine de mort est un criminel. Aucun crime n’est souhaitable. La loi du Talion, ça suffit !
Ma belle-sœur est franco-italienne, mon neveu franco-algérien, ma fille parle plusieurs langues et ne pourra bientôt plus voyager à l’étranger parce qu’on va lui dire que c’est imprudent… C’est quoi cette planète de prédateurs et d’égoïstes !  Le terrorisme commence dès que j’ai peur des réactions de mes voisins dans une file d’attente de supermarché en temps de paix. Je refuse d’avoir peur avant l’heure.  Et si j’ai à choisir un camp, cela ne sera  pas celui de la bêtise généralisée.